Ce que la rhétorique guerrière fait à la capacité de penser (des psychologues)

Par Gaëlle Pradillon, psychologue clinicienne

Crédit photo : Marc Riboud.

 

« Nous sommes en guerre ». C’est en martelant cette phrase comme un refrain qu’Emmanuel Macron, président de la République Française, a annoncé le 16 mars dernier – sans toutefois prononcer le mot – le confinement inédit des 68 millions de français pour faire face à l’épidémie de COVID-19. Depuis ce discours inaugural, politiques, journalistes et français de tous crins utilisent un vocabulaire et une rhétorique martiale à longueur de discours, d’articles et de conversations. La France mais aussi de nombreux autres pays dans le monde où se répand cette épidémie verbale, convoquant des représentations de « guerre » menée contre le coronavirus, cet « ennemi invisible ».

Ce registre lexical, cette rhétorique infiltre voire submerge les discours, et ce jusqu’à nos nouveaux rituels confinés[1]. « Guerre », « ennemi invisible », « première ligne », « héros », « au front », « deuxième ligne », « économie de guerre », « mobilisation générale », « effort de guerre », « taxis de la Marne[2] », la métaphore filée du président se répète sans nuance et sans distance à longueur d’articles, de commentaires, d’interviews et de conversations familiales. Elle a eu un intérêt : nous faire comprendre immédiatement lors de l’allocution présidentielle du 16 mars 2020 la gravité de la situation. En en appelant ainsi à nos représentations collectives[3] il a pu solliciter chez chacun de nous le caractère exceptionnel et exceptionnellement grave de la situation – nous permettant d’adhérer largement à ce que chacun jugeait impossible à accepter « chez nous » lorsque nous regardions Wuhan de loin – et mobiliser une sorte de collectif national, d’autant plus mis à mal que nous allions être justement séparés les uns des autres pour une période longue. Avec cette métaphore nous avons pu faire corps et nous sentir tous « dans le même bateau » et tendus vers un même objectif : limiter le nombre de contaminés et le nombre de morts, permettre à notre système de santé de ne pas s’effondrer sous la charge des malades, maîtriser au mieux l’épidémie.

Face à cette expérience inédite et traumatique, sidérante au sens littéral, la convocation de ces représentations de grands traumas collectifs, partagés par l’immense majorité de la population me semble avoir peut-être pu fonctionner comme une sorte de « représentation d’urgence », nous permettant de continuer à fonctionner psychiquement – au moins à minima – dans l’après-coup de cette mise en confinement, de cette perte massive de notre liberté de circuler, de travailler et de nos repères personnels, familiaux et professionnels. C’était dur oui, mais nous étions tous ensemble là-dedans et grâce à nos efforts nous nous en sortirions, comme nos parents et nos grands-parents l’avaient fait avant nous. Bref, c’était la guerre, elle nous mobilisait.

Au bout d’une semaine de cette rhétorique de plus en plus envahissante, j’ai commencé à titre personnel à éprouver une sorte de malaise. Ces représentations guerrières m’ont littéralement infiltrée, contaminée et au bout de huit jours de confinement j’ai fait ce rêve : j’étais chez moi, avec ma famille et l’épidémie de COVID-19 sévissait à l’extérieur. Le gouvernement avait mis en place une nouvelle politique pour protéger la population et venait désormais arrêter les juifs chez eux. On sonne à ma porte : c’est moi qu’on vient arrêter, et avec moi mes enfants. Je veux me dégager des bras des policiers qui se tendent vers moi, l’angoisse me réveille. Mise à l’isolement, guerre contre le virus, l’infection, comparaison entre notre situation de confinement et celle d’Anne Frank[4], autant d’éléments qui sont venus se mettre en forme dans cette représentation transparente. Peut-être est-il intéressant de préciser ici que je ne suis pas juive, et que ce n’est donc pas un trauma familial qui est venu ici se réactiver et se mettre en représentation mais bien plutôt un trauma collectif transgénérationnel, convoquant ces représentations partagées de la Shoah.

Or il me semble que ces représentations guerrière – qui nous ont certes été utiles dans les premiers jours de sidération après la fermeture des écoles et le confinement – montrent désormais leurs limites. Car cette rhétorique est par essence clivée et clivante, elle ne peut fonctionner qu’en absolu : on est l’ennemi ou on n’est pas l’ennemi. On fait bien ou on ne fait pas bien. Et cette figure positive, idéalisée du héros au front[5] convoque en creux – même si elle n’est jamais nommée, mais les représentations circulent – celle de la face sombre de la guerre. Marché noir, trafics, profiteurs de guerre[6], mais aussi « planqués de l’arrière » ou traîtres. Elle installe, au moins à minima, une logique de type paranoïaque[7] : tu es avec moi ou contre moi.

Ces représentations clivées circulent au sein même des hôpitaux, ou les personnels, pris dans une action et une suractivité inédite – et traumatique du fait du risque objectif qu’ils prennent pour leur santé et celle de leurs familles et du manque de matériel de protection – sont infiltrés par elles à leur insu, y compris les psychologues. Il y a ainsi dans l’hôpital parisien où je travaille les « psy du front », ceux et celles qui y vont tous les jours, qui ont éloignés leurs enfants pour ne pas les contaminer, qui veulent « être là », coûte que coûte[8] et ceux et celles qui ont mis en place des dispositifs de télétravail pour continuer à assurer une présence auprès des patients (essentiellement par téléphone) sans venir physiquement dans leur service. Ceux du « front » font pression, au travers de reproches insinués et largement culpabilisants, pour que ceux qui télétravaillent reviennent dans les services, leur renvoyant en creux – mais, et c’est toute la difficulté, il s’agit d’un impensé – le fait qu’ils/elles seraient « des planqué(e)s » ne faisant pas ce qu’il y a à faire alors qu’eux « y sont » (au front)[9]. Même chez nous professionnels du psychisme cette rhétorique et les représentations clivées, simplistes qu’elle véhicule – additionné à la charge de travail, à la peur que génère la situation et à la sidération psychique dans laquelle nous sommes tous pris – vient empêcher la pensée complexe et limite nos possibilités de dégagement pour parvenir à nous remettre à penser. Nous sommes poussés à nous situer dans le registre du faire[10], par notre propre sentiment d’impuissance mais aussi par cette injonction à l’héroïsation et à « aller au front ».

Comment donc « être utile », que « faire » pour nous psychologues dans cette crise ? Comment apporter notre aide quand nous savons que nos collègues soignants souffrent et que les traumatismes qui se nouent aujourd’hui reviendront largement dans nos consultations dans les prochaines années ? Chacun tente et tentera bien sûr d’y apporter sa réponse mais après plus d’une semaine de flottement psychique où j’ai erré dans une désagréable hébétude, il me semble aujourd’hui que résister à ces injonctions (au faire, à l’héroïsme et à l’héroïsation, à la suractivité pour être présents dans les services « jour et nuit ») en nous remettant à penser est peut-être ce que nous pouvons « faire » de mieux pour l’instant. Nous remettre à penser pour tenter d’être prêts lorsque l’après-coup du trauma remplira nos cabinets et nos listes de consultation. Pour aider alors nos patients et nos collègues à sortir de leur sidération traumatique en leur permettant de co-penser ce qui leur est arrivé. Il faudra à ce moment-là être en mesure d’avoir une (toute petite) longueur d’avance sur eux et leur « prêter » un psychisme en état de penser, le nôtre.

Il me (nous ?) faut résister en somme à ce que cette rhétorique guerrière fait à ma (notre ?) capacité de penser.

 

 

Notes

[1] En applaudissant le soir à 20h de nos fenêtres les « héros de première ligne » : soignants, mais aussi caissiers, livreurs, producteurs agricoles et autres ouvriers de l’industrie agro-alimentaire qui assurent le minimum vital durant le confinement.

[2] Métaphore utilisée dans une interview par Alba Ventura (RTL) du 27/03/2020 par le responsable du Marché d’Intérêt National (MIN) de Rungis, marché de gros alimentaire qui fournit l’ensemble de la région parisienne, pour évoquer l’activité maintenue du marché pour alimenter les franciliens.

[3] Les histoires des familles véhiculent encore le souvenir de la deuxième voire de la première guerre mondiale, et les rituels et hommages traditionnels du 11 novembre et du 8 mai devant les monuments aux morts ont maintenu ces représentations vivaces et actuelles dans nos esprits.

[4] Comparaison qui a largement circulé sur les réseaux sociaux pour nous convaincre que rester sur notre canapé pendant le confinement était une situation largement à notre portée.

[5] Héroïsation et rhétorique martiale qu’un certain nombre de médecins viennent déjà questionner, comme Baptiste Beaulieu (médecin généraliste et écrivain, sur son blog Alors Voilà et ses chroniques sur France Inter) ou Rony Brauman (ancien président de MSF, article du 27 mars 2020 du Nouvel Observateur).

[6] Les arrestations se sont multipliées d’individu ayant volé ou détourné des stocks de masques et les revendant aux particuliers. Des soignants ont été agressés, parfois violemment, pour leur voler leurs masques. Plusieurs ordres professionnels (médecins, sages-femmes) recommandent désormais à leurs adhérents de ne plus placer leurs caducées sur leurs pare-brises pour ne pas risquer d’être à leur tour victimes de vols ou d’agressions.

[7] Dont la majoration et le succès phénoménal des théories complotiste autour de l’épidémie peut être lu comme un rejeton (25% des français pensent que le virus a été produit à dessein en laboratoire, les interprétations complotistes de la prudence autour de l’utilisation de la chloroquine dans l’épidémie et la polémique autour de la figure du Pr Raoult font florès).

[8] Y compris au risque de tomber malade ou de contaminer des patients.

[9] Il y aurait d’ailleurs peut-être lieu d’interroger l’agressivité qui circule là : puisque moi je suis (je me sens) obligée d’être là et de prendre des risques, pourquoi toi ne l’es tu pas ?

[10] La multiplication actuelle et impressionnante des plateformes d’écoute psychologique gratuite, pour les soignants mais aussi pour les patients me semble relever – au moins en partie – de ce refuge dans le registre du faire.

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