Cellules d’écoute pour expatriés ? Quelques réflexions quant à l’urgence à intervenir. 

Par Ludmilla Foy-Sauvage, psychanalyste et Adélaïde Lefèvre, psychologue clinicienne

Source photo : freecodecamp 

 

Alors que de nombreuses cellules d’écoute ont vu le jour début avril en France, certaines ambassades ont mis en place des dispositifs similaires pour leurs ressortissants français. Ainsi, à Hong-Kong, l’ambassade a choisi de faire appel à des services déjà existants en France ; en Italie, l’ambassade a choisi de s’appuyer sur les psychologues français présents au sein d’associations locales (par exemple la Société Française de Bienfaisance de Milan et de Lombardie) ; à New-York l’ambassade a fait appel à des professionnels francophones bénévoles. D’autres demandes, implicites ou explicites, de dispositifs type « cellules d’écoute », apparaissent dans d’autres pays.

Nous nous sommes interrogées sur cette demande spécifique d’intervention d’urgence adressées aux psychologues. Qu’y a-t-il à entendre dans cette volonté absolue de prévenir voire de panser la souffrance dans l’urgence ? Rappelons que l’urgence est le « Caractère de ce qui ne souffre d’aucun retard ». (Larousse 2020). En tant que psychologues sommes-nous dans un contexte d’urgence à intervenir ? Comment faire en sorte de rester garant du cadre en tant que psy expatrié, alors que nous sommes aussi exposés à ce contexte de pandémie mondiale et bien souvent de confinement ? Comment penser nos positionnements et limites ?

 

Demande de cellule d’écoute : A quel besoin tentons-nous de répondre? Le cas de la Thaïlande

 

La Thaïlande a été l’un des premiers pays touchés par le coronavirus après la Chine. Début janvier, les premiers cas étaient enregistrés. La communauté expatriée a donc observé (dans tous les sens du terme), les mesures mises en place par le gouvernement thaïlandais, avec calme ou détachement. Mi-mars, la propagation du virus a fait un bond. Le gouvernement thaïlandais a donc renforcé les barrières sanitaires à tous les niveaux, annonçant, entre autres, la fermeture proche des frontières. La Thaïlande attirant continuellement un large flot de touristes, il y avait alors un grand nombre de touristes français sur le sol thaïlandais, qui devaient anticiper leur retour en France où le confinement venait de commencer. D’autre part, un grand nombre de français résidant en Thaïlande avec des visas temporaires devaient soit rentrer en France, soit régulariser leur situation. L’ambassade de France à Bangkok, s’est donc vue assaillie de demandes d’information ou d’aide. Pour y répondre, elle a rapidement mis en place une cellule de crise, mobilisant ses agents par « brigades » (selon leur expression). Ces groupes d’agents ont donc répondu à plus de 700 appels par jour pendant un mois, soit de chez eux, soit depuis l’ambassade.

Au bout de deux semaines, une demande implicite de cellule d’écoute a émergé de l’ambassade. Début avril, elle sollicitait officiellement des psychologues conseillés par le ministère, une psychothérapeute implantée à Bangkok et moi-même, pour réfléchir à un dispositif approprié. Cette demande m’a personnellement beaucoup questionnée : à quelle(s) demande(s) s’agissait-il de répondre ? Y avait-il urgence à mettre en place un dispositif ? Des cellules d’écoute étaient-elles véritablement pertinentes dans le contexte thaïlandais ?

Très rapidement, la demande est apparue comme double, voire quadruple ! Elle concernait d’une part les agents de l’ambassade, apparemment mis à mal par leur activité au sein de la cellule de crise, et d’autre part les français présents en Thaïlande. Il s’agissait donc de bien différencier ces demandes pour mettre en place d’un cadre d’intervention solide, qui me paraissait essentiel dans un contexte propice à la confusion.

Concernant ses agents, l’ambassade semblait demander une formation à l’écoute téléphonique, ce qui laissait penser que les agents pouvaient sentir une certaine détresse chez les français qui les appelaient, détresse face à laquelle ils se sentaient sans doute démunis et impuissants. Par ailleurs, les services sociaux commençaient à identifier des sujets en souffrance psychologique et en grande précarité parmi les résidents français en Thaïlande. Enfin, le médecin référent de l’ambassade pointait le cas d’agents en besoin de soutien psychologique. Ainsi, la priorité semblait d’abord de fournir aux agents les “outils” de premiers secours psychologiques mais également d’espace psychique pour leur permettre de se dégager un peu de la détresse ou de l’agressivité contenue dans les appels qu’ils reçoivent. Ainsi une formation en ligne a été proposée, ainsi que la mise en place d’un service qu’ils puissent appeler, sur des créneaux horaires bien définis, en cas de besoin de débriefing. Le médecin de l’ambassade était invité à orienter les agents en souffrance vers les différents professionnels francophones présents à Bangkok pour des suivis en ligne.

Intérieurement, je me disais que la présence d’un « psy », en tant que tiers, aurait certainement déjà son effet. Ensuite, l’essentiel me semblait résider dans la mise en place d’un cadre clair, concernant notamment les règles de confidentialité des entretiens ainsi que la raison de la présence du « psy » (pour éviter certains débordements). Je gardais en tête par exemple, que lorsque le « psy » intervient en institution ou en entreprise, il peut se trouver dépositaire de plaintes envers l’institution. Un malaise ou des dysfonctionnements réels peuvent lui apparaître au cours de l’intervention, mais il doit veiller aux motifs de sa présence. Je me souviens ainsi être intervenue dans une cellule d’écoute mise en place après une attaque d’école. Très rapidement des plaintes envers la direction ont envahi l’espace dédié à la prise en charge du trauma.

Concernant les besoins des français présents en Thaïlande, les cas de figure me paraissaient d’une probable grande diversité. Les résidents français en détresse psychique et en situation de précarité, identifiés par les services sociaux, pouvaient faire l’objet de prise en charge bénévoles par les psychologues francophones de Bangkok, volontaires pour cela. Mais les questions se bousculaient dans ma tête quant à une cellule d’écoute à destination des français, accessible depuis le site de l’ambassade. Comment les individus allaient-ils se saisir d’un tel dispositif. Pourquoi ? Quels place et positionnement pour les psy ? Ces questions me paraissaient essentielles à traiter avant de mettre en place quoi que ce soit. Or il fallait faire face à un certain sentiment d’urgence qui m’a interpellée…Dix jours après les propositions de dispositif, l’ambassade de France à Bangkok réfléchit toujours à ce qu’il conviendrait de mettre en place.  Cet espace-temps semble être le signe de la possibilité qu’a l’institution de penser la situation, les besoins et les possibles actions à mener.

Par ailleurs, la question de la temporalité se posait aussi. Un dispositif d’écoute accueillerait sans doute des demandes différentes au fil du temps. Les demandes qui peuvent émerger aujourd’hui ne sont certainement pas celles qui émergeront après 6 ou 7 semaines de confinement. Comment faire évoluer ce dispositif ? Quel engagement pour le psychologue auprès de ces institutions ?

 

Comment penser l’urgence des cellules d’écoute pour expatriés? 

En y réfléchissant ensemble lors d’un échange entre “psyexpat”, la terminologie en elle-même était embarrassante. En effet, le terme « cellule d’écoute » est associé dans l’inconscient collectif à des situations traumatogènes (attentat, catastrophe naturelle). Une intervention urgente, c’est-à-dire rapide vise alors à atténuer les conséquences psychiques de l’événement. Le débriefing notamment, permet de retisser une trame de signifiants autour des éléments traumatiques qui sont venus « trouer » la psyché du sujet. La nécessité de mise en place d’une cellule d’écoute fait alors consensus.

Mais pouvions-nous parler de traumatisme psychique en Thaïlande pour la population française ? En quoi la situation pouvait-elle susciter cet effroi, signe clinique de l’effraction sur le psychisme ? Cette question est importante, et invite à se rappeler que la première urgence à laquelle le psychologue doit répondre est celle de décrypter la nature de l’urgence.

L’autre urgence à laquelle peut faire face le psychologue, et qui pourrait se présenter dans la population expatriée, est liée au risque de décompensation dépressive ou paranoïaque qui met le patient ou son entourage en danger. Référer à un psychiatre s’impose alors. Il serait impossible pour le psychologue de gérer seul des risques suicidaires ou des risques de passage à l’acte. La co-création d’un filet de sécurité pour le patient et le psy est alors essentiel.

Enfin le psychologue se trouve bien souvent face à une urgence psychique, urgence toute subjective dans laquelle la situation vient réactiver des conflits anciens et qui sera matière à amorcer un travail psychothérapeutique.

Ne faut-il donc pas se méfier d’une certaine rhétorique du trauma ? Louis Crocq, entre autres, insiste à juste titre sur ce qui se joue dans l’après-coup, et sur la façon dont va s’inscrire un événement traumatique dans l’histoire du sujet et selon sa structure. Début avril, il y avait sans doute chez la population française présente sur le sol thaïlandais, de l’anxiété, de la détresse, de l’angoisse, peut-être déjà du deuil. Mais à mon sens rarement du trauma au sens strict. A utiliser la rhétorique du trauma, n’y a-t-il pas un risque de pathologiser une situation ? Ou d’induire quelque chose ? De mettre en lumière une anxiété normale sous le halo de la pathologie ? Comme le souligne Rizet (2019): « À ne pas employer le bon vocabulaire, non seulement on ajoute au malheur du monde, pour paraphraser Camus, mais on y perd surtout son latin, sa langue, et donc sa pensée ! Et par conséquent, sa clinique. »

 

Le risque d’une posture de “mère trop bonne”

Cette situation amène à réfléchir à la posture que le psy peut adopter dans ces circonstances. A intervenir à ce moment-là de la crise, le risque n’est-il pas d’adopter une posture de mère « trop bonne », parant d’avance les potentielles difficultés de son enfant et ne lui laissant pas ainsi la possibilité de compter sur ses propres ressources ? S’il y a sans doute chez certains sujet un appel à être contenu, n’y a-t-il pas également un risque à se positionner en tant que mère toute-puissante qui anticipe, fantasme, voire projette les besoins de son enfant, l’empêchant alors de formuler une réelle demande. Cette posture risque de mettre le sujet en position d’infantilisation et de régression, ne lui permettant que plus difficilement à mettre en place ses propres ressources de résilience. De plus, cela pourrait mettre le psychologue en position de celui qui sait tout et qui peut remplir le vide (en “bombardant” par exemple de conseils pour faire face à la crise) alors que l’espace laissé vide est le moyen pour le sujet de développer sa créativité et de sublimer l’expérience. La confiance qu’ont les individus en leur capacité d’adaptation leur permettra certainement de faire face, de déployer les stratégies nécessaires. Chacun donnera par ailleurs un sens (ou pas) à ce qu’il traverse. De ce sens découlera l’impact des tensions internes.

De plus, ce “psy-doudou” est alors identifié de manière urgente comme répondant au besoin du sujet. Cette objectalisation du psy est également un danger pour le psy lui-même qui risque d’être instrumentalisé. Parallèlement, le psy qui lui-même rencontre ses propres angoisses face à la situation, risque également de s’accrocher à cette fonction toute-puissante de “sauveur.”

 

Comment penser un positionnement juste?

Cette situation mondiale place tous les individus dans la même situation, psy ou non !! Nous la vivons tous ! Psy et patient sont bien ici dans le même bateau ! Comment faire avec nos propres ressentis ? Comment garder la distance nécessaire pour rester psychistes dans ces circonstances ?

C’est face à cette question qu’un espace de dialogue entre psy apparaît comme véritablement pertinent. Cette nécessité de se reconnecter avec ses groupes de pairs et d’en créer des nouveaux semble être le moyen de créer cet espace vide pour permettre la pensée. De plus, l’échange nous amène à soutenir notre cadre interne et discerner nos limites pour répondre à ces types de demandes. Être attentif à ce qu’on est capable de faire nous permettra également de tenir dans la durée et d’être pleinement présent dans l’après-coup. Il semble essentiel de préserver notre capacité à penser pour pouvoir offrir ces espaces d’élaboration à certains sujets seront submergés et ne pourront plus se penser.

 

La nécessité d’une formation adaptée

Nous avons également évoqué la particularité de ce travail en cellule d’écoute qui n’est pas un travail psychologique comme les autres. Il nous a semblé qu’il nécessite une approche et une formation spécifiques au risque de faire plus de mal que de bien. Les défenses psychiques du sujet sont nécessaires et doivent être préservées pour faire face à la crise qu’il traverse. Cet espace d’écoute ne doit pas être associé à un espace thérapeutique. Il serait dangereux de penser que nous pouvons aborder les problématiques profondes du sujet  dans ces cellules d’écoute et répondre à toutes les demandes. Il nous semble nécessaire d’être formés et supervisés pour effectuer cette mission.  De plus, il nous semble que dans ces périodes de crise, ce qui fait urgence est le tissage de ces filets de sécurité, en créant du lien entre les différents professionnels de santé mentale, ce qui permet de fournir une structure solide et de penser un protocole de crise pluridisciplinaire.

 

 

Conclusion

Du latin urgeo, l’urgence désigne un contexte pressant, au sens d’exercer une pression sur quelque chose ou sur quelqu’un. Il nous semble que dans le contexte actuel le psychologue peut être « pressé » à intervenir, au sens de « mis sous pression ». Comment éviter les écueils alors que bien sûr nous sommes prêts  à répondre aux demandes de contenance ? L’espace de dialogue avec les pairs, et le fait de bien connaître nos propres limites, nous apparaît comme nécessaire.

 

 

Bibliographie 

https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/urgence/80704

Crocq, L. (2010) 16 leçons sur le traumatisme

Rizet, C. (2019). Tout n’est pas traumatisme. Problèmes posés par un diagnostic extensif. Connexions, 112(2), 171-184.

 

 

 

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